Portrait
Un grand homme à l'intérieur
”
JACQUES GARCIA fait partie des gens qu’on est vraiment ravi d’avoir croisé au moins une fois dans sa vie. Parce qu’il est drôle, content d’être là, d’une fausse modestie gourmande, lucide, agréable, provocateur et qu’il parle juste des choses qu’il aime. C’est tout ? Non. En plus, il a du talent mais ça, tout le monde le sait. Nous, ce qui nous intéressait ce jour là, comme avec Madame Putman, c’est le rapport qu’il entretient avec les maisons qu’il habite. La réponse fuse, droite comme l’évidence : “je n’ai besoin de rien”. Bien sûr. Il n’y a qu’à voir Champde- Bataille pour s’en convaincre. Ce grand château dont il contemplait, enfant, les façades rigoureuses depuis les grilles en se jurant qu’un jour, il serait à lui, il a fini par l’acquérir et par en faire sans doute le plus beau château privé (et peut-être même public) de France. Alors, besoin de rien ? Il s’explique. “Je vis dans très peu d’espace. Depuis trois ans, je n’ai pas d’appartement à Paris et j’y ai vécu dans l’équivalent d’une petite chambre d’hôtel. J’ai quatre costumes, trois pulls, dix chemises et voilà. Je n’ai besoin que d’une chambre d’étudiant. L’espace ne me sert qu’à recevoir. J’adore ça.” Mais encore, Jacques, cet hôtel particulier que vous habitiez… “Oui, j’ai eu la chance de me retrouver à 30 ans, propriétaire de la maison que Mansart avait fait construire pour lui dans le Marais. De la hauteur sous plafond, un jardin extraordinaire, il était l’architecte de Versailles. Et je me suis plongé là-dedans pour sortir de la tendance de l’époque, l’art conceptuel, etc. Et j’ai aimé ça, follement.
Le seul moyen de réussir une maison, c’est de l’aimer. C’est comme avec un être humain. C’est un rapport d’amour. À Champ-de-Bataille, j’ai été porté par l’endroit, par le chef-d’œuvre architectural. Je me suis jeté dans cette histoire comme on se précipite dans une histoire d’amour. C’est à cause de ce chantier fou que je suis ce que je suis aujourd’hui. Sans ce château, j’aurais continué à vivre tranquille, un petit chantier par çi, les ventes à Drouot par là. Au lieu de quoi, me voilà à la tête d’une usine de décoration pour fabriquer l’argent que coûte Champ-de-Bataille !” Au fond, on se demande si tout ceci ne lui pèse pas un peu, si cet homme raffiné, cet amateur d’art a vraiment envie de la vie qu’il mène. “La possession me semble la chose la plus lourde qui soit. Je crois que je déteste posséder. Même chose pour les objets. Je n’ai pas les moyens d’acheter dans les pages couleurs des beaux catalogues de Christie’s. Je ne peux que chiner. Avec le risque d’erreur que cela comprend. C’est la différence qu’il y a avec la déco. Champ-de-Bataille, ce n’est pas de la déco. Ou alors, je me suis trompé. Chaque fois que je me suis aperçu que je m’étais trompé, les choses sont parties. Je peux faire de la déco mais je ne sais pas vivre avec. C’est comme si on demandait à quelqu’un de féru de littérature de vivre avec des San-Antonio. C’est très bien San- Antonio mais pas dans la bibliothèque d’un philosophe. On ne peut pas tout mélanger.” On ne le fera pas, Monsieur Garcia. N.R.
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